Avec moi, l’affection a été totale jusqu’au bout ; elle m’a soutenu quels que
soient mes choix. Elle n’aura pas connu de bambins de la part des trois Decrauze.
Emportée au néant, mais vivante dans nos pensées, son sourire, ses yeux malicieux toujours là pour apaiser nos tourments d’adultes en devenir. Combien de fois l’ai-je évoquée dans ces pages ? Pas assez au regard de ce que j’aurais pu détailler comme ressenti…
Et voilà la commune de Fontès qui va disparaître de mes points
d’ancrage… Plus que des gens aimés disparus qui peuplent son cimetière en cortège insupportable, renvoyant à notre intolérable finitude. Mes adorés Denise et Jacques, formidables grand-tante et grand-oncle toujours chaleureux avec moi, mon bougon mais si attachant grand-père dont
je revois la nuque solide alors qu’il conduisait, dont le visage affichait l’intégrité, dont la présence impressionnait mes jeunes années. Ce grand-père partit trop tôt, laissant ma grand-mère à cette foultitude de moments partagés, condamnée à la solitude, malgré le passage régulier de ses enfants et petits-enfants.
Ma douce, tendre et adorée grand-mère… comment puis-je te rendre hommage ? Par ce que je sais le moins mal faire : écrire pour atténuer le manque. Me voilà orphelin dans cette dimension : je n’ai plus de grands-parents. Première marche vers sa propre fin… L’inéluctable angoisse de passer le relais, de ruminer sa nostalgie, d’accrocher insuffisamment la densité de l’instant pour tendre à le « sur-vivre ».
Se laisser submerger par ce qui nous reste du meilleur de l’être aimé que
l’on regrette de n’avoir pas vu davantage. Ma tendre et adorée grand-mère serrée contre moi pour la dernière fois au printemps : battante, elle remarchait avec son déambulateur, se forçant à cet effort quotidien qui entretenait sa dignité humaine. Toujours coquette, des escarpins aux pieds, quitte à souffrir à chaque pas, pour ne pas céder à la confortable facilité de grosses Nike ou assimilés.
Invraisemblable et absurde pour le commun de mes contemporains, elle était tout entière dans cet acharnement archaïque : point de culte du carpe diem, mais un attachement forcené à son paraître qui allait bien au-delà d’une banale question d’apparence. C’est toute une philosophie de l’effort existentiel qui transparaissait chez elle, comme une vigie urticante pour se rappeler de l’attention constante qu’on doit avoir à se détacher de nos penchants barbares, ceux qui font ressembler certains coins de notre planète à des
aires sanglantes. Ses escarpins combattaient cette tendance si absorbante au laisser-faire, à l’aune de ses instincts. Son visage respirait ce combat sur elle-même qui, malgré sa place de quasi doyenne de La Providence (sa maison de retraite), tranchait sur la plupart des occupants.
Ma princesse-grand-mère avait toute la conscience d’elle-même, n’hésitant jamais à amplifier son désagrément d’être un « poids » pour nous dans telle ou telle situation, ce qu’elle n’a bien sûr jamais été. Ses tendres râlages la mettaient à des années-lumière de la vieillesse impotente qui ne donne plus l’illusion que par ce que la personne a été…
Ma grand-mère a été elle-même à chaque instant, totalement en emprise sur le présent, d’une capacité à être par sa tête qui aurait pu faire passer pour de vagues légumes nombre de plus, beaucoup plus jeunes…
Ma grand-mère, à embrasser de tout mon amour, n’est plus, et je tourneboule mes souvenirs sans savoir par quelle facette les aborder. Ne sachant résumer en quelques malheureuses pages, et ne possédant pas une mémoire du détail factuel, je me résous à l’essentiel : lui adresser, par delà son récent départ, mes plus chaudes et reconnaissantes pensées pour la belle et fabuleuse grand-mère qu’elle n’a jamais cessé d’être.
Chacun à sa peine, certaines plus denses par la proximité filiale, nos hommages vont se concentrer sur ces quelques jours d’entre-deux fêtes : son fils, ses deux filles, ses petits-enfants, ses amis du villages, la tendresse pour ce sacré bout de bonne femme… je ne veux songer à l’après enterrement et à la gestion des questions matérielles ; je n’ai aucun rôle dans ce domaine, mais je compte sur l’exemplarité de ses enfants pour que cela s’aborde et se décide dans la correction.
L’instant festif pourrait apparaître comme le pire moment pour vivre un deuil, mais il m’offre au contraire le retrait possible au recueillement que n’auraient pu m’assurer les impératifs professionnels. Je me laisse glisser vers d’affectives contrées en concentrant tout mon être, sans parasitage décalé. Tout de même, il me faut me relier aux convives présents.
Avec Sting en modulés de la Renaissance, je me replonge dans ce révolu pour prolonger un peu ces instants à honorer.
Raviver comme une dernière luminescence de ce qu’il nous
faut de facto abandonner… Ce village de l’Hérault n’aura plus pour moi, désormais, que la saveur oppressante de la vie perdue, de ses mélancolies éperdues, d’une fin toujours trop vite imposée.
Vagabonder sur les airs insatisfaits de l’ombrageux de Palmas ne m’incline pas à sortir de mes ruminations lancinantes. La soirée conviviale ne peut occulter cette carence diffuse qui me serre la gorge…
I deserve it de Madonna se fond dans l’ambiance morose qui me tenaille. Impossible de maintenir ma convivialité très longtemps.
Aqualung et son Strange & Beautiful parachève le lien grave qui me pousse au retrait… Fontès m’apparaît plus triste que jamais, plongée dans le raidissement cadavérique…
Les majestueux cyprès de l’antique cimetière qui jouxte l’église vont
accueillir la Versaillaise qui s’imposa à cette population fermée, méfiante à l’égard de l’étranger. Elle s’est faite accepter, avec ses manières, et détester par quelques bégueules farcies de principes… Une urbaine débarquée dans ce trou à rats pour épouser le B, c’est forcément la démarche d’une intéressée… Elle a survécu à ces médisances et a fait reconnaître son intègre indifférence… Elle n’aura jamais l’accent du Sud, et ne se résoudra jamais à renier ses racines parisiennes, confiant
même un regret de n’être pas retournée dans ces contrées avant le sort fatal.
soient mes choix. Elle n’aura pas connu de bambins de la part des trois Decrauze.Emportée au néant, mais vivante dans nos pensées, son sourire, ses yeux malicieux toujours là pour apaiser nos tourments d’adultes en devenir. Combien de fois l’ai-je évoquée dans ces pages ? Pas assez au regard de ce que j’aurais pu détailler comme ressenti…
Et voilà la commune de Fontès qui va disparaître de mes points
d’ancrage… Plus que des gens aimés disparus qui peuplent son cimetière en cortège insupportable, renvoyant à notre intolérable finitude. Mes adorés Denise et Jacques, formidables grand-tante et grand-oncle toujours chaleureux avec moi, mon bougon mais si attachant grand-père dont
je revois la nuque solide alors qu’il conduisait, dont le visage affichait l’intégrité, dont la présence impressionnait mes jeunes années. Ce grand-père partit trop tôt, laissant ma grand-mère à cette foultitude de moments partagés, condamnée à la solitude, malgré le passage régulier de ses enfants et petits-enfants.Ma douce, tendre et adorée grand-mère… comment puis-je te rendre hommage ? Par ce que je sais le moins mal faire : écrire pour atténuer le manque. Me voilà orphelin dans cette dimension : je n’ai plus de grands-parents. Première marche vers sa propre fin… L’inéluctable angoisse de passer le relais, de ruminer sa nostalgie, d’accrocher insuffisamment la densité de l’instant pour tendre à le « sur-vivre ».
Se laisser submerger par ce qui nous reste du meilleur de l’être aimé que
l’on regrette de n’avoir pas vu davantage. Ma tendre et adorée grand-mère serrée contre moi pour la dernière fois au printemps : battante, elle remarchait avec son déambulateur, se forçant à cet effort quotidien qui entretenait sa dignité humaine. Toujours coquette, des escarpins aux pieds, quitte à souffrir à chaque pas, pour ne pas céder à la confortable facilité de grosses Nike ou assimilés.Invraisemblable et absurde pour le commun de mes contemporains, elle était tout entière dans cet acharnement archaïque : point de culte du carpe diem, mais un attachement forcené à son paraître qui allait bien au-delà d’une banale question d’apparence. C’est toute une philosophie de l’effort existentiel qui transparaissait chez elle, comme une vigie urticante pour se rappeler de l’attention constante qu’on doit avoir à se détacher de nos penchants barbares, ceux qui font ressembler certains coins de notre planète à des
aires sanglantes. Ses escarpins combattaient cette tendance si absorbante au laisser-faire, à l’aune de ses instincts. Son visage respirait ce combat sur elle-même qui, malgré sa place de quasi doyenne de La Providence (sa maison de retraite), tranchait sur la plupart des occupants.Ma princesse-grand-mère avait toute la conscience d’elle-même, n’hésitant jamais à amplifier son désagrément d’être un « poids » pour nous dans telle ou telle situation, ce qu’elle n’a bien sûr jamais été. Ses tendres râlages la mettaient à des années-lumière de la vieillesse impotente qui ne donne plus l’illusion que par ce que la personne a été…
Ma grand-mère a été elle-même à chaque instant, totalement en emprise sur le présent, d’une capacité à être par sa tête qui aurait pu faire passer pour de vagues légumes nombre de plus, beaucoup plus jeunes…
Ma grand-mère, à embrasser de tout mon amour, n’est plus, et je tourneboule mes souvenirs sans savoir par quelle facette les aborder. Ne sachant résumer en quelques malheureuses pages, et ne possédant pas une mémoire du détail factuel, je me résous à l’essentiel : lui adresser, par delà son récent départ, mes plus chaudes et reconnaissantes pensées pour la belle et fabuleuse grand-mère qu’elle n’a jamais cessé d’être.Chacun à sa peine, certaines plus denses par la proximité filiale, nos hommages vont se concentrer sur ces quelques jours d’entre-deux fêtes : son fils, ses deux filles, ses petits-enfants, ses amis du villages, la tendresse pour ce sacré bout de bonne femme… je ne veux songer à l’après enterrement et à la gestion des questions matérielles ; je n’ai aucun rôle dans ce domaine, mais je compte sur l’exemplarité de ses enfants pour que cela s’aborde et se décide dans la correction.

L’instant festif pourrait apparaître comme le pire moment pour vivre un deuil, mais il m’offre au contraire le retrait possible au recueillement que n’auraient pu m’assurer les impératifs professionnels. Je me laisse glisser vers d’affectives contrées en concentrant tout mon être, sans parasitage décalé. Tout de même, il me faut me relier aux convives présents.
Avec Sting en modulés de la Renaissance, je me replonge dans ce révolu pour prolonger un peu ces instants à honorer.
Raviver comme une dernière luminescence de ce qu’il nous
faut de facto abandonner… Ce village de l’Hérault n’aura plus pour moi, désormais, que la saveur oppressante de la vie perdue, de ses mélancolies éperdues, d’une fin toujours trop vite imposée.Vagabonder sur les airs insatisfaits de l’ombrageux de Palmas ne m’incline pas à sortir de mes ruminations lancinantes. La soirée conviviale ne peut occulter cette carence diffuse qui me serre la gorge…
I deserve it de Madonna se fond dans l’ambiance morose qui me tenaille. Impossible de maintenir ma convivialité très longtemps.
Aqualung et son Strange & Beautiful parachève le lien grave qui me pousse au retrait… Fontès m’apparaît plus triste que jamais, plongée dans le raidissement cadavérique…
Les majestueux cyprès de l’antique cimetière qui jouxte l’église vont
accueillir la Versaillaise qui s’imposa à cette population fermée, méfiante à l’égard de l’étranger. Elle s’est faite accepter, avec ses manières, et détester par quelques bégueules farcies de principes… Une urbaine débarquée dans ce trou à rats pour épouser le B, c’est forcément la démarche d’une intéressée… Elle a survécu à ces médisances et a fait reconnaître son intègre indifférence… Elle n’aura jamais l’accent du Sud, et ne se résoudra jamais à renier ses racines parisiennes, confiant
même un regret de n’être pas retournée dans ces contrées avant le sort fatal.Je viens de relire les quelques pages rédigées début mai, lors de notre dernier passage de son vivant : toute l’émotion des adieux en germe transpire de ces lignes. Facile de préfigurer le décès d’une vénérable, mais l’impact de ces propos résonne d’autant plus le drame arrivé. Comme un avant-goût ému de cette fin qui me laisse sur la berge… 
Renouer avec le ressort vital grâce au Beautiful Day des échevelés U2. Soulever ma grand-mère et la serrer contre mon cœur dans un joyeux tournoiement… La faire éclater de rire jusqu’aux larmes purgatives, qu’elle en oublie la pesanteur de son âge… Elévation du même groupe déjanté abonde à l’instant dans ma projection posthume.
Que ma grand-mère repose en paix, je la ferai s’élever vers les cimes enthousiasmantes d’une affection partagée, d’une confiance renouvelée. Je te dédie cette vivacité musicale, ma chère grand-mère.

Renouer avec le ressort vital grâce au Beautiful Day des échevelés U2. Soulever ma grand-mère et la serrer contre mon cœur dans un joyeux tournoiement… La faire éclater de rire jusqu’aux larmes purgatives, qu’elle en oublie la pesanteur de son âge… Elévation du même groupe déjanté abonde à l’instant dans ma projection posthume.
Que ma grand-mère repose en paix, je la ferai s’élever vers les cimes enthousiasmantes d’une affection partagée, d’une confiance renouvelée. Je te dédie cette vivacité musicale, ma chère grand-mère.
(26 décembre 2006)


















































































































